" Commentaire de la Loi de Hume ou Du passage de l'Indicatif au Normatif "

Publié le Modifié le 05/11/2013 Par Jean-Pascal Guitton Vu 5 336 fois 2

Commentaire de la plus que célèbre loi de Hume - sur laquelle tous nos étudiants ont planché à un moment où un autre de leur cursus juridique - en vertu de laquelle " De ce qu'une chose est, on ne peut pas dériver qu'une chose doit être "

           " De ce qu'une chose est, on ne peut pas dériver qu'une chose doit être "

                                                           David Hume (1) *

       Ou encore de ce que d'une description, on ne peut pas inférer une prescription, c'est Georges Kalinowski (2) in " Le problème de la vérité en morale et en droit " (3), p. 53-54, note 1 qui nous rappelle que " le principe de Hume : " Le normatif ne peut être inféré de l'indicatif " revient depuis sous la plume de divers auteurs anglo-saxons ou non, sans qu'ils connaissent d'ailleurs toujours son origine. Certains ont dû le redécouvrir ,car, bien compris, il s'impose à l'esprit. M. Hare dans son " Language of Morales " cite quelques noms de ceux qui l'admettent. Ajoutons qu'on le rencontre chez les auteurs les plus variés : philosophes (Ayer, Joergensen, Moore) (4), juristes (Bonnecase, Gény (5), Rippert) voire physiciens ou mathématiciens (Einstein, Poincaré).  La  formule  de  ce dernier  est  peut-être  même  la  plus  connue. La voici : " Si les prémisses d'un syllogisme sont toutes les deux à l'indicatif, la conclusion sera également à l'indicatif. Pour que la conclusion pût être mise à l'impératif, il faudrait que l'une des prémisses soit elle-même à l'impératif . Or, les principes de la science, les postulats de la géométrie sont et ne peuvent être qu'à l'indicatif ; c'est encore à ce même mode que sont les vérités expérimentales, et à la base des sciences, il n'y a et il ne peut y avoir rien autre chose. Dès lors, le dialecticien le plus subtil pourra jongler avec ces principes comme il voudra, les combiner, les échafauder les uns sur les autres ; tout ce qu'il en tirera sera à l'indicatif. il n'obtiendra jamais une proposition (6) qui dise fais ceci ou fais cela, c'est-à-dire une proposition qui confirme ou qui contredise la morale...[...] (Poincaré Henri, "Dernières pensées ", p. 225) Bien que Hume parle du passage de l'indicatif au normatif et Poincaré du passage de l'indicatif à l'impératif, il s'agit dans les deux cas du même principe. C'est au " principe de Poincaré " que se rattachent directement maints travaux sur la logique des impératifs ou des normes (7), contestant sa possibilité, notamment ceux de Joergensen, de Grue-Sorensen, de Mc Kinsey et de Hofstadter, d'Alf Ross (8), de Hare (9), de Moritz, de Weinberger..." .

     Dernières pensées, à tous le moins prémonitoires d'Henri Poincaré, puisque parmi les linguistes qui élaborèrent la " Théorie performative  du  langage " (10)  à  partir  de  l'ouvrage  de référence  de  John  Langshaw Austin (11),  " How  to  do  Things  with  Words "  ou  sous  son  titre  français " Quand dire c'est faire " (12), John R. Searle (13), endossant la robe de l'avocat du diable (14), allait jouer ce rôle de dialecticien subtil qu'évoquait Henri Poincaré en écrivant un ouvrage intitulé " Speech Acts " ou sous son titre français " Les actes de langage " (15) dans lequel il allait afficher la volonté délibérée, dans un chapitre entier, de passer - au moyen de cinq propositions (16) - du " est " de Hume au " doit " en prenant précisément comme point de départ la forme indicative évoquée par ce philosophe écossais qu'était David Hume et donc, de dériver insensiblement de la forme indicative à la forme normative, impérative ou prescriptive.

      Certes, depuis des lustres, les hommes cherchèrent à concrétiser une " Théorie performative du langage ", ainsi les romains ne parlaient-ils pas des " actions de la loi " en évoquant leurs propres règles de droit, et bien plus proche de nous Umberto Eco (17) ne nous précise-t-il pas(18) qu' " alors qu'ydioma, lingua et loquelo sont des termes marqués,, c'est-à-dire employés uniquement lorsque l'on veut parler d'une langue, il semble que locutio ait un domaine d'utilisation plus général et qu'il apparaisse même lorsque le contexte semble suggérer  l'activité  de  la  parole,  comme  le  processus,  ou  la  faculté  de  langage  elle- même. [ Et, nous indique-t-il ] Dante parle de " locutio " comme d'un acte de parole : par exemple, à propos de certaines voix animales, il est dit qu'un tel acte ne peut pas être nommé " locutio ", puisqu'il ne s'agit pas d'une véritable activité linguistique (I, II, 6-7) et ce n'est toujours  " locutio "  qui  est  utilisé  pour  les  actes  de  parole  qu'Adam  adresse  à  Dieu...[...] ", mais à notre connaissance aucun linguiste, logicien, mathématicien, physicien ou philosophe n'allait tenter de remettre en cause les principes de David Hume et d'Henri Poincaré, du moins jusqu'à John R. Searle.

      Voici donc quelles furent les cinq propositions que John R. Searle allait utiliser pour tenter d'opérer une " dérivation " en glissant imperceptiblement du " est " au " doit " : 1°) Jones a prononcé la phrase : je te promets à toi Smith de te payer cinq dollars (19), 2°) Jones a promis de payer cinq dollars à Smith, 3°) Jones s'est mis dans l'obligation (a contracté) de payer cinq dollars à Smith, 4°) Jones est dans l'obligation de payer cinq dollars à Smith, 5°) Jones doit payer cinq dollars à Smith (20).

        À la suite de celles-ci, John R. Searle précise qu' " il voulait démontrer   que la relation  qui existe entre chacune de ces affirmations et celle qui la suit, si elle n'est pas dans tous les cas de nature implicative, n'est cependant pas purement accidentelle ; de plus, les affirmations supplémentaires ainsi que les quelques modifications qui seraient nécessaires pour que cette relation soit celle d'implication n'ont à inclure ni affirmation évaluative, ni principes moraux, ni quoi que ce soit de ce genre". (21)

       Or, dans son cours de Théorie du Droit de l'année 2000-2001 (22), Monsieur le  Professeur  Michel  Troper  a  brillament  démontré  qu'en  réalité,  si  la  tentative  de " dérivation " du " est " du Hume au " doit " paraît fonctionner ou semble plausible, c'est parce qu'entre les propositions 3 & 4, formulées par John R. Searle, il existe une prémisse cachée qui est la suivante : c'est que l'on a l'obligation de faire ce à quoi l'on s'est obligé, ce qui, toujours selon Monsieur le Professeur Michel Troper permet de reformuler la loi de Hume selon l'énoncé suivant : " De prémisses qui ne sont pas prescriptives, on ne peut déduire de prescriptions, pour pouvoir déduire une prescription il faut qu'il y ait au moins une des prémisses qui soit prescriptive " ce qui est en fait une autre façon de formuler le " principe de Poincaré ".

        En réalité, lorsque nous ne sommes en présence que de propositions (au sens linguistique d'énoncés indicatifs) il n'existe pas de manifestation de volonté et par voie de conséquence, nous ne pouvons déduire des prescriptions. Dans l'hypothèse formulée par John R. Searle, c'est précisément parce que la prémisse cachée entre les propositions 3 & 4 se trouve être une manifestation de volonté (tout au moins implicite en tant qu'adhésion à une valeur commune) que sa tentative de " dérivation " du " est " au " doit " semble pouvoir être admise, ce qui, après un examen attentif n'est bien sûr pas le cas.

                                                  Jean-pascal Guitton

(1) Auteur entre autres ouvrages du " Traité de la nature humaine " et de " Enquête sur l'entendement humain "

* Gilles Deleuze nous rappellait  à juste titre sur France Culture le 23 mai 1956 que David Hume est surtout connu pour d'une part sa théorie d'association des idées (comme par exemple Berigaud / Berry) et d'autre part pour sa théorie de la connaissance

(2) Théoricien du droit, logicien & philosophe

(3) Éditions Emmanuel Viette, 1967

(4) Mais aussi et surtout, logiciens                      

(5) Auteur de l'ouvrage intitulé " Science et techniques en droit privé positif ", selon François Gény, le droit est un construit juridique qui vient s'appliquer sur un état social donné

(6) Au sens linguistique d'énoncé indicatif et non au sens logique de schème propositionnel

(7) Logique des normes ou logique déontique

(8) Voir son article intitulé " Validity and the Conflict between Legal Positivism and Natural Law ", Chronique séparée de la Revue Juridique de Buenos Aires, 1961 - IV

(9) Hare M., "Language of Morales ", op-cit

(10) Selon la théorie performative du langage, un énoncé indicatif peut être tout à la fois un énoncé et une action (Ex : je déclare la séance ouverte, énoncé indicatif par lequel j'ouvre la séance, acte)

(11) Philosophe du langage, linguiste

(12) Éditions du seuil, Collection l'ordre philosophique

(13) Philosophe du langage, linguiste *

(14) L'expression provient de ce que, lors des procès en canonisation du droit canon, l'un des cardinaux s'opposant à la canonisation, joue toujours " l'avocat du diable "

(15) Searle John R., " Speech Acts "" Les actes de langage ", Essai de philosophie du langage, Coll. Savoir Hermann, avril 1998, p. 230-231

(16) Au sens linguistique du terme " proposition ", c'est-à-dire énoncé indicatif et non au sens logique de schème propositionnel admettant les valeurs de vérité ou de fausseté (1 = vrai, 0 = faux) sous réserve - bien entendu - des propositions " indécidables " telles que résultant des deux théorèmes d'incomplétude * / **  du logicien et mathématicien autrichien Kurt Gödel énoncés par le mathématcien et logicien Jean-Yves Girard, directeur de recherches au C.N.R.S., médaille d'argent du C.N.R.S,.dans son cours de logique intiitulé " Le point aveugle - I Vers la prefection ", éd. Hermann, 2006, pp. 21 & 22

* Théorème d'incomplétude I :

   " Si T est " suffisamment expressive " et cohérente, alors il y a un énoncé G, qui est vrrai, mais pas prouvable dans T "

** Théorème d'incomplétude II :

    " Si   est  " suffisamment expressive "  et  cohérente,  alors T  ne  prouve  pas  sa  propre cohérence " 

(17) Sémiologue, linguiste, écrivain

(18) Eco Umberto, " La recherche de la langue parfaite ", p. 57

(19) Forme indicative

(20) Forme impérative, normative ou prescriptive

(21) Searle John R., " Speech Acts ", " Les actes de langage ", Collection Savoir Hermann, p. 231

(22) Université Paris Ouest Nanterre La Défense, D.E.A. de Théorie Générale et de Philosophie du Droit, 2000-2001

* John R. Searle, philosophe du language, linguiste américain, à ne pas confondre avec Harold Searles **, lui aussi américain, psychiatre de son Etat, auteur de l'ouvrage intitulé " L'effort pour rendre l'autre fou "  en  spécialiste  qu'il  est  du  mécanisme  dénommé  " Double-Bind Process " ou " ménanisme de la double contrainte " utilisé par les manipulateurs (trices) pour déstabiliser leur interlocuteur qui est le suivant : à une question posée par le (la) manipulateur (trice) vous ne pouvez répondre ni par l'affirmative, ni par la négative sans violer un " interdit " psychique prédéterminé d'où la déstabilistation (Ex : La jeune fille qui demande à son ami " embrasse-moi spontanément ", s'il ne l'embrasse pas, elle lui dira qu'il ne l'aime pas, s'il l'embrasse, elle lui dira que ce n'est pas " spontané " parce qu'elle le lui a demandé ! ou encore, l'interpellation de cette mère qui dit à son fils " viens ici tout de suite espèce de petit monstre adoré ", monstre ou adoré ?  d'où déstabilisation....

** Searles Harold, " L'effort pour rendre l'autre fou ", éd. Gallimard, Coll. Folio / Essais, mars 2003     

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01/07/18 18:33

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22/07/18 20:56

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Bonjour à toutes et à tous...je suis itulaire du CAPA, de 3 DEA (2 en Droit, un en Sciences Politiques) du Certificat de l'Institut des Hautes Études Internationales de l'Université Paris II et Doctorant en Histoire du Droit et des Institutions

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