" Le problème de la vérité, judiciaire ou non " (Vérité-correspondance ou vérité-cohérence ?)

Publié le Par Jean-Pascal Guitton Vu 1 641 fois 1

Le problème de la vérité, qu'elle soit judiciaire ou non, vérité-correspondance ou vérité-cohérence, à quelle conception ou à quelle théorie de la vérité devons-nous adhérer ?

Commentant dans un article de Courrier International (N° 646 du 9 au 15 janvier 2003) l'un des derniers ouvrages de Bernard Lewis, philosophe britannique, intitulé " Truth and Truthfulness " (Vérité et véracité), Richard J. Evans, professeur d'histoire à l'université de Cambridge et auteur de l'ouvrage intitulé " In Defence of History " avait choisi comme titre pour son article :

                               " La vérité est indispensable aux sociétés humaines "

Certes, nous n'en disconviendrons pas !

Mais quelle conception ou quelle théorie choisir ?

a) Vérité-correspondance ou vérité-cohérence ?

Devons-nous adhérer à une théorie objectiviste de la vérité, celle du caractère absolu de la vérité comme correspondance ou bien devons-nous nous rallier à une conception plus subjective, à une théorie subjectiviste ou épistémique de la vérité, celle qui prend la cohérence pour la vérité, celle de l'évidence qui assimile " connu pour vrai " à " vrai ", ou qu'il est encore possible - sous un certain rapport - de qualifier de pragmatiste ou d'instrumentaliste qui décèle la vérité dans l'utilité, théories de la vérité-cohérence ?

b) Isaac Israeli, premier théoricien de la vérité-correspondance

Selon Sir Karl Raimund Popper, c'est le néoplatonicien Isaac Israeli qui, le premier, utilisa la formule " adaequatio rei et intellectus ", l'adéquation de la chose et de l'intelect, que St. Thomas d'Aquin ne fera qu'employer à nouveau, même si - selon Sir Karl Raimund Popper  (1) - il est possible de trouver chez ce dernier au moins une occurence où le terme utilisé pour exprimer la relation entre la pensée et la réalité est " correspondantia ".

c) Une nouvelle approche théorique de la vérité-correspondance

Au siècle dernier, ce seront les travaux de Bertrand Russell, G. Moore, et surtout du logicien polonais Alfred Tarski (2) en ce que ce dernier eut recours à la sémantique (3) en forgeant les concepts de métalangue et métalangage qui permirent une définition renouvelée de la théorie de la vérité-correspondance, et ce en dépit de la contestation par le Docteur Susan  Haag (4) de l'analyse de Sir Karl Raimund Popper ayant qualifié les travaux d'Alfred Tarski de théorie de la vérité-correspondance.

Sur ce point, Sébastien Richard (5) nous rappelle que, pour Alfred Tarski, il s'agissait " compte tenu de tel ou tel langage " de construire une définition de l'expression " proposition vraie " qui soit matériellement adéquate [ critère d'adéquation matérielle, la convention T ] et formellement correct [ critère d'adéquation formelle, métalangue et métalangage ] (6) à propos duquel Alfred Tarski écrivait :

" For this reason, when we investigate the langage of a formalised deductive science, we must always distinguish clearly between the science wich is the object of our investigation and the science in wich the investigation is carried out. The names of the expressions of the first langage and the relation between them, belong the second langage, called the metalangage (wich may contain the first part as a part). The description of theses expressions, the definition of the complicated concepts, especially of thoses connected with the construction od a deductive theory (like the concept of consequence, of provable sentence, possibily of true sentence), the determination of the properties of theses concepts, is the task of the second wich we shall call the metatheory " (7)

Ce seront donc ces brillants travaux d'Alfred Tarski - outre les travaux plus récents de Sir Karl Raimund Popper sur " La connaissance objective " (8) ou sous son titre anglais " Objective Knowledge " - qui permettront une formulation moderne d'une théorie objectiviste de la vérité-correspondance, même si d'autres scientifiques, tel le philosophe Ludwig Wittgenstein avec ses ouvrages " Tractatus Logico-Philosophicus " (9) et " Recherches philosophiques " (10) allaient défendre des théories plus subjectivistes ou épistémiques de la vérité.

d) Le paradoxe du concept de vérité

Étant précisé que le philosophe et logicien Gottlob Frege, père de la conception moderne de la logique, a brillament démontré dans son ouvrage de référence " Écrits logiques et philosophiques " (11), que, quelle que soit la définition ou la conception que l'on choisisse d'adopter - car il s'agit bien d'un choix -, vérité comme adéquation, vérité comme cohérence logique de la proposition, vérité comme correspondance ou vérité comme intuition certaine, la vérité se présuppose toujours à elle-même, cette circularité n'impliquant pas pour autant qu'elle fût nulle ou non avenue, mais nous inclinant seulement à pointer le paradoxe : la vérité se précède toujours elle-même, ceci parce qu'elle dépend de la théorie à laquelle on adhére.

Conclusion

En définitive, il appartiendra au praticien du droit, saisi de la défense des intérêts d'un justiciable, de prendre du recul afin de se livrer à une analyse la plus objective possible des faits de la cause, à l'effet de fonder son argumentation sur telle ou telle conception ou théoriede la vérité, - et cela même si cette analyse objective lui impose, dans la défense des intérêts supérieurs de son client - de mettre en avant une conception subjectiviste de la théorie de la vérité - à l'effet de faire triompher ceux-ci sur ceux de son ou de ses adversaires dans le combat du prétoire.

                                                       Jean-Pascal Guitton

(1) in " Conjectures et réfutations ", la croissance du savoir scientifique, éd. Payot, Paris, 1985

(2)  Selon Sébastien Richard in " La conception sémantique de la vérité, d'Alfred Tarski à Jaako Hintika ", Centre National de Recherches Logiques, Louvain-la-Neuve, Belgique, p. 17. L'article intitulé " Le concept de vérité dans les langages formalisés " fut présenté par Lucasiewicz à la Société des Lettres et de la Science de Varsovie. Il fut d'abord publié en polonais en 1933, puis traduit en allemand en 1935. Le titre français de cet ouvrage fondamental en recherches logiques est " Logique, sémantique, métamathématiques ", 2 vol., éd. Armand Colin, Paris, 1972.

(3) Voir l'ouvrage précité de Sébastien Richard, ainsi que celui de François Rivenc,

" Sémantique et vérité, de Tarski à Davidson ", PUF, Paris, Janvier 1998.

(4) Dans un article intitulé " Ce que dit Tarski est-il vrai ", le Docteur Susan Haag allait reprocher à Sir Karl Raimund Popper d'avoir " analysé " les travaux d'Alfred Tarski comme une théorie de la vérité-correspondance, concluant elle-même sa critique par l'affirmation suivante " [...] Tarski ne présente pas sa théorie comme une théorie de la vérité-correspondance [...] ". Dans " La connaissance objective " ou " Objective Knowledge ", Sir Karl Raimund Popper lui répond pages 536-537 en citantdeux brefs passages des travaux d'Alfred Tarski que nous reproduirons ici. Le premier est extrait de la deuxième page de son article intitulé " Le concept de vvérité dans les langages formalisés " où il énonce " [...] Je me limiterais donc à signaler que, tout au long de cette étude, je chercherais exclusivement à saisir les intentions qui sont incluses dans la conception classique de la vérité (" vrai = ce qui correspond à la réalité "), qui déffère par exemple de la conception utilitariste (" vrai = utile sous un certain rapport ") ; La seconde citation utilisée par Sir Karl Raimund Popper pour réfuter l'affirmation du Docteur Susan Haag est, selon ce dernier, encore plus explicite, elle figure à la quatrième page de son article intitulé " La construction d'une sémantique scientifique " inclus dans son ouvrage précité, page 135 du tome II de l'édition française de 1972-1974 lorsqu'il écrit " [...] Nous considérons la vérité d'une proposition comme sa correspondance avec la réalité ". Assez curieusement, dans sa note 36 de " Conjectures et réfutations ", Sir Karl Raimund Popper indique qu'il préfère traduire par " in agreement " là où la version anglaise utilise le terme " corresponding ", alors même que dans sa note 10 de la page 330 du même ouvrage il précise avoir choisi le mot de " correspondance ", plutôt que celui plus traditionnel d' " adéquation ", et cela, alors même qu'en français les significations des locutions " en accord " et " en adéquation " sont assez proches l'une de l'autre.

(5) Se livrant à une interprétation radicale des travaux d'Alfred Tarski, s'agissant de la théorie de la vérité-correspondance, Donald Davidson énonçait " [...] Je suggère qu'une théorie de la vérité accomplit, de manière minimale mais importante, ce que nous cherchons, elle donne les significations de toutes les expressions douées de sens par elles-mêmes sur la base de leur structure. Et, d'autre part, une théorie sémantique d'un langage naturel ne peut être tenue pour adéquate si elle ne rend pas compte du concept de vérité pour ce langage dans la ligne gérérale de ce que Tarski a proposé pour les langages formalisés.", " Truth and Interpretation ", in " Davidson, 1984 ".

(6) Op-cit, p. 25

(7) " The Concept of Truth in a formalized langage ", in " Logic, Semantic, Metamathematics", Alfred Tarski, Oxford Clarendon Press, 1956, p. 152

 (8) " La connaissance objective ", Coll. NRF, éd. Gallimard, 2004

(9) " Tractatus Logico-Philosophicus ", Ludwig Wittgenstein, Coll. NRF, éd. Gallimard, 2004

(10) " Recherches philosophiques ", Coll. NRF, éd. Gallimrd, 2004

(11) " Écrits logiques et philosophiques ", Gottlob Frege, Coll. L'Ordre Philosophique, éd. du Seuil, Paris, 1971.

(12) " Le problème de la vérité en morale et en droit ", Georges Kalinowvski, éd Emmanuel Viette, Paris, 1967

 

               

 

   

    

  

 

    

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Publié par JeanPascalGuitton
25/07/18 17:57

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Bonjour à toutes et à tous...je suis itulaire du CAPA, de 3 DEA (2 en Droit, un en Sciences Politiques) du Certificat de l'Institut des Hautes Études Internationales de l'Université Paris II et Doctorant en Histoire du Droit et des Institutions

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