Les faits : Dans les foyers congolais, nombreuses sont les femmes qui murmurent à voix basse une phrase en swahili du Katanga devenue tristement banale : « minekaria batoto », « je reste en mariage juste pour les enfants ». Cette formule résume à elle seule une réalité conjugale particulièrement douloureuse : celle d'un mariage qui existe sur le papier, qui subsiste aux yeux de la loi et de la société, mais dont l'un des conjoints s'est désengagé psychiquement, émotionnellement, affectivement. Le couple n'existe plus dans les faits, mais le droit, lui, continue de le reconnaître. Ce phénomène, que la psychologue française Barbara Para (2025) a conceptualisé sous l'expression « être marié seul », résonne avec une intensité particulière dans le contexte de la RDC. Il décrit cette situation où l'un des époux vit le mariage comme une coquille vide, une fiction juridique maintenue par inertie, par peur, par contrainte sociale ou économique, tandis que l'autre conjoint a déjà quitté l'union dans son esprit, son cœur et parfois même physiquement, sans pour autant entamer de procédure de divorce. Les conséquences ? Anxiété, dépression, perte d'estime de soi pour ces femmes prises dans une invisibilité sociale : ni véritablement épouses, ni divorcées, incapables de se reconstruire car juridiquement enchaînées.
En Droit, le code de la famille de la RDC (Loi n°87-010 de 1987, modifiée en 2016) organise minutieusement le mariage mais reste frappé de cécité face au désengagement unilatéral. Il impose des obligations réciproques, respect, fidélité, assistance, contribution aux charges, présupposant l'engagement mutuel des époux. Mais comment contraindre à l'affection, à la considération, à l'investissement émotionnel ? Le système congolais adopte un divorce-remède : il n'existe qu'un seul motif de divorce, la « destruction irrémédiable de l'union conjugale » (article 546). Les comportements graves (adultère, violence) ne sont pas des causes autonomes mais des éléments de preuve établissant cette destruction. En théorie, ce système devrait permettre de dissoudre les mariages psychiquement rompus.
En pratique, il échoue cruellement. La démonstration exige des faits précis et probants : une séparation de fait de trois ans minimum, ou des comportements objectivables. Or, le désengagement progressif, ce mari qui rentre tard, parle peu, ne s'intéresse plus à sa famille, cesse doucement de contribuer financièrement, ne fournit pas les preuves claires que le tribunal attend. Le mariage est détruit dans les faits, mais pas de manière juridiquement prouvable. La femme doit attendre des années pour créer une présomption légale. Durant ce temps, elle reste mariée seule, prisonnière d'un statut fantôme. La procédure elle-même constitue un parcours du combattant : phase de conciliation obligatoire pouvant durer six mois avec intervention de la famille élargie (souvent source de pressions), phase contentieuse s'étendant sur des années, coûts prohibitifs pour des femmes sans ressources.
Pourquoi tant de femmes restent-elles en des tels mariages ? La stigmatisation sociale du divorce frappe violemment en RDC. Une divorcée est perçue comme ayant « échoué », incapable de « tenir son foyer ». Dans les milieux religieux influents, le divorce est un péché. Mieux vaut être « mariée seule » que divorcée. La dépendance économique constitue le piège majeur. Les femmes congolaises participent moins au marché du travail formel, gagnent moins, assument l'essentiel des tâches domestiques. Le mari contrôle souvent les finances. Des dots exorbitantes renforcent l'idée que la femme « appartient » à la belle-famille. Envisager le divorce, c'est envisager la précarité : comment nourrir ses enfants, payer leur scolarité, se loger ? La famille élargie exerce une pression considérable.
En RDC, le mariage unit deux clans. Le divorce rompt cette alliance, affecte l'honneur familial. Les femmes risquent de perdre le soutien des deux familles, se retrouvant sans filet de sécurité social. Enfin, les enfants deviennent otages affectifs. Les mères craignent de perdre la garde face aux influences familiales et à la puissance économique du père. Elles redoutent l'abandon économique post-divorce, l'absence de mécanismes efficaces de recouvrement des pensions alimentaires. Elles veulent épargner à leurs enfants la stigmatisation sociale, ignorant qu'en restant, elles peuvent les exposer à un climat familial délétère aussi destructeur qu'une séparation franche.
Quel choix faire ? Dans l’entretemps, le droit congolais doit évoluer. Non pour fragiliser le mariage, mais pour protéger celles qui souffrent de mariages psychiquement rompus. Il est temps que le droit congolais regarde en face cette réalité et se donne les moyens de la traiter avec la dignité que méritent toutes les victimes de ruptures conjugales, même quand ces ruptures sont silencieuses, progressives, et invisibles aux yeux de la loi. Les hommes ne sont-ils pas concernés par ce phénomène ? Ça c’est un autre débat bien que « genré » !
Prof. Joseph YAV KATSHUNG