Les faits : À Lubumbashi, les morts sont délogés sans arrêtés ni décret, les vivants s’installent sans droit. Les cimetières urbains deviennent des terrains de spéculation, révélant une crise foncière et institutionnelle profonde. Jusqu’où ira la République dans sa tolérance de l’illégal ? Au cimetière Mukwemba, situé dans le quartier Kipanta, des familles ont érigé des maisons au milieu des tombes, affirmant détenir des documents légaux. Pourtant, aucune désaffectation officielle n’a été prononcée. La mairie de la ville a ordonné la démolition de plusieurs constructions, rappelant que le site reste juridiquement un cimetière.
À Penga Penga, dans la cité Gécamines, la situation est encore plus alarmante, des croix funéraires ont été arrachées, des fosses creusées pour la fabrication de briques, et des parcelles vendues à des particuliers. La mairie avait dénoncé publiquement cette spoliation, ordonnant l’évacuation des occupants et puis plus rien. Ces faits posent une question de fond : comment des terrains affectés à la sépulture peuvent-ils être réaffectés sans acte administratif, sans exhumation, sans publication, et sans respect des délais sanitaires prévus par la réglementation ?
En droit congolais, les cimetières sont des biens publics affectés à l’usage collectif, inaliénables et hors commerce, sauf désaffectation formelle. (voir Les Brèves Juridiques N040/Année II, 21 Aout 2025). La loi n°73-021 du 20 juillet 1973 sur le régime général des biens, modifiée par la loi n°80-008 du 18 juillet 1980, impose une procédure stricte pour tout changement d’affectation. L’ordonnance du 14 février 1914 sur la police des cimetières renforce cette exigence en encadrant les conditions de réutilisation des terrains funéraires.
L’occupation des cimetières sans désaffectation constitue donc une violation manifeste du droit foncier. Les titres délivrés sur ces terrains sont frappés de nullité pour défaut d’objet licite. Pire encore, cette situation traduit une complicité administrative, une tolérance institutionnelle, voire une instrumentalisation du besoin de logement pour justifier l’illégal. Elle révèle une gouvernance foncière affaiblie, incapable de protéger les biens publics sensibles et de faire respecter les principes de dignité humaine. Mais au-delà du droit, c’est la mémoire qui est en jeu. Les morts, dans toute société, incarnent un lien symbolique entre les générations, une trace de l’histoire, un repère moral. Les profaner par des constructions sauvages, c’est effacer ce lien, c’est nier la valeur de la transmission et du respect. C’est aussi exposer les vivants à une urbanisation sans repères, où la logique du marché supplante celle du droit et de la mémoire.
Dans ce contexte, une question dérangeante émerge : faut-il désormais renoncer à l’inhumation et privilégier la crémation ? L’appétit du foncier, la saturation des cimetières et l’incapacité des pouvoirs publics à protéger les sépultures poussent certains à envisager la crémation comme une alternative rationnelle. Pourtant, cette solution, bien que pragmatique, ne saurait être imposée par défaut ou par défaillance. Elle touche à des croyances, à des rites, à des sensibilités culturelles et religieuses profondément enracinées. Et surtout, elle paraît d’autant plus absurde dans un pays aussi vaste que la RDC.
Avec plus de 2.345.000 km² de superficie, soit l’un des plus grands territoires d’Afrique et du monde, comment expliquer que l’on en vienne à construire sur les tombes ? Ce paradoxe révèle non pas un manque de terrain, mais un manque de gouvernance, de planification et de respect des affectations publiques. Ce n’est pas la géographie qui est en crise, c’est l’administration mieux, une faillite institutionnelle. Dans ce vide institutionnel, un autre phénomène émerge : la privatisation partielle de la gestion funéraire. Partout dans nos villes, des entrepreneurs ont créé des cimetières privés avec des appellations angéliques et paradisiaques, offrant des espaces clôturés, surveillés, et mieux entretenus que les cimetières publics en ruine. Ces initiatives répondent à une demande croissante de sécurité et de dignité, dans un contexte où les sépultures publiques sont pillées, profanées ou transformées en champs de manioc.
Mais cette évolution soulève une question fondamentale : comment concilier la gestion privée des cimetières avec le statut juridique de ces lieux comme biens publics affectés à l’usage collectif ? Peut-on déléguer à des opérateurs privés la responsabilité de garantir la mémoire nationale, sans créer une sépulture à deux vitesses, l’une protégée pour les riches, l’autre abandonnée pour les pauvres ? Et si l’État ne peut garantir la paix des morts, faut-il alors céder cette mission aux privés ? Faut-il brûler nos morts pour éviter qu’ils soient délogés ? Ou faut-il enfin bâtir un cadre juridique clair pour encadrer la gestion funéraire, publique ou privée, dans le respect de la mémoire et de l’égalité ?
Au finish, il ne s’agit pas seulement de démolir des maisons illégales. Il s’agit de reconstruire une éthique publique, de réhabiliter la mémoire collective, et de rappeler que le droit ne s’arrête pas aux vivants. Les morts ont droit à la paix, et les vivants ont le devoir de la garantir qu’ils soient pauvres ou riches, enterrés dans un cimetière public ou privé.
Me Joseph YAV KATSHUNG