1. Le mythe du « Caïman »
Dans l’imaginaire collectif de nos barreaux, le « caïman » est une figure presque légendaire. On l’imagine vieux prédateur du marigot judiciaire, tapi dans l’ombre, les yeux à fleur d’eau, guettant le moindre dossier comme on guette une proie. Pendant longtemps, dans nos conversations de couloir, le « caïman » a été la figure tutélaire, et parfois honnie, du barreau. Cette image a servi à décrire les doyens et maîtres de cabinets : ceux qui, disait-on, verrouillaient leurs affaires, gardaient jalousement leurs clients et laissaient aux collaborateurs des miettes à grignoter. L’image était claire : le patron verrouille, le collaborateur attend.
Cette caricature a eu la vie dure. Elle a nourri des générations de jeunes avocats persuadés que le patron était forcément un accapareur, un verrou, un obstacle à leur épanouissement.
2. La mutation silencieuse
Mais, chers confrères, chers candidats au bâtonnat, la réalité contemporaine est plus subtile… et plus inquiétante. Car à force de craindre les caïmans, certains collaborateurs ont appris à nager plus vite, à plonger plus profond… et à mordre plus fort.
Ils se présentent comme des saints : sourire humble, discours policé, main sur le cœur. Mais, dans l’ombre, ils planquent leurs dossiers comme on cache un butin. Ce sont les dossiers « hors radar » ou « du tiroir » ; des affaires gérées en solo, loin des circuits officiels du cabinet, échappant à toute supervision, à toute mutualisation des compétences, à toute stratégie collective. Ils feignent la transparence tout en cultivant l’art de l’opacité. Et, ironie suprême, dans cette savane juridique, ce ne sont plus seulement les caïmans qui font des victimes, tout le monde finit par devenir gibier.
3. Du « caïman au hors radar », un pas dangereux : La loyauté ne se découpe pas en tranches
Ce glissement, du caïman visible au collaborateur « hors radar », n’est pas anodin. Il traduit une mutation de la méfiance : hier, on dénonçait l’accaparement des affaires par les doyens ; aujourd’hui, on observe la rétention stratégique par certains collaborateurs.
Dans les deux cas, le résultat est le même ; la cohésion interne se délite ; la qualité du service au client se fragilise et ; la confiance, ciment de notre profession, se fissure. Le client croit engager un cabinet, une équipe soudée ; il se retrouve parfois avec un avocat en opération clandestine, sans supervision, sans synergie, sans vision collective. Un peu comme si nous avons remplacé les caïmans visibles par des prédateurs discrets… et parfois plus redoutables. Or, un cabinet d’avocats n’est pas une juxtaposition d’individualités ; c’est une structure vivante, une communauté professionnelle qui ne peut fonctionner que si l’information circule et si les affaires sont gérées dans un esprit de loyauté
Le secret professionnel protège le client contre l’intrusion extérieure, pas contre la transparence interne. La loyauté, elle, vaut pour le client et pour la « maison » qui vous accueille, vous forme, vous donne un cadre et une crédibilité. Un cabinet d’avocats n’est pas une juxtaposition d’individualités ; c’est une structure vivante, une communauté professionnelle. Et dans une communauté, on ne cache pas le ballon, on le passe pour marquer ensemble.
4. Ce qu’il faut changer, chers candidats bâtonniers
Vous qui aspirez à incarner l’autorité morale et la vision stratégique de notre profession, pouvez-vous ignorer cette dérive ? La transparence interne n’est pas un luxe, c’est une condition de survie collective. Il est temps d’instaurer des règles claires comme l’obligation de déclarer tout dossier traité par un collaborateur, qu’il provienne du cabinet ou de sa clientèle personnelle ; la mise en place d’un registre central des affaires, garantissant traçabilité et cohérence ; la culture de co-traitance, même un dossier « personnel » peut bénéficier de l’expertise collective ; les audits internes réguliers, non pas pour sanctionner à l’aveugle, mais pour garantir l’équité et la qualité. Car la question est simple, comment pouvons-nous exiger de nos clients une confiance absolue si nous pratiquons la dissimulation entre nous ? Comment pouvons-nous prêcher la transparence dans la cité si, dans nos propres murs, nous cultivons l’opacité ?
Ouvrons les tiroirs. Sortons les dossiers de l’ombre. Cessons de jouer aux saints dans la lumière et aux prédateurs dans l’ombre. Dans ce marigot, nous savons tous nager ; il est temps d’apprendre à nager ensemble. Car si nous continuons à nous dévorer entre confrères, il ne restera bientôt plus ni caïmans… ni gibier.
Me Joseph YAV KATSHUNG