À la suite de l’article du collègue et confrère Prof. Me. Grace Muwawa L., intitulé « L’IMPUISSANCE DU DROIT : lorsque la norme se heurte à l’insaisissable des faits », je me fais le devoir de réagir par cette tribune, en choisissant la forme d’une plaidoirie théâtrale. Car parfois, pour dire la vérité sur le droit, il faut le convoquer… à la barre.
On nous l’a toujours répété, le droit est majestueux. Il trône dans ses codes reliés, parfumés à l’encre officielle, avec ses articles numérotés comme des soldats au garde-à-vous. Il promet l’ordre, la justice, la raison. Mais, sur le terrain, il ressemble parfois à ce cousin élégant qui arrive toujours en retard aux enterrements : impeccable, mais inutile.
Car oui, il y a des jours où la norme, pourtant bien habillée, se retrouve pieds nus dans la boue des faits. Elle contemple le chaos, l’air digne, mais sans savoir où poser ses escarpins. On appelle cela l’impuissance du droit. L’expression sonne presque philosophique… mais elle est surtout terriblement pratique pour ceux qui prospèrent sur l’inaction.
L’impuissance du droit prend plusieurs visages qui, souvent, se superposent. Elle est d’abord politique, lorsque ceux qui détiennent le pouvoir rédigent les règles comme on écrit un roman qu’ils ne liront jamais. Elle devient structurelle lorsque la loi, bien que présente, se voit privée des moyens nécessaires à son application, enfermés dans un tiroir verrouillé. Elle se fait sociale lorsque la norme se brise contre un mur invisible de coutumes, de silences et de peurs collectives. Enfin, elle atteint une dimension ontologique lorsque l’événement, par sa brutalité, se moque des codes eux-mêmes, comme à l’Est de la RDC, où les balles ne demandent pas l’avis du législateur.
On le voit partout, dans les discours officiels, les cérémonies d’ouverture d’année judiciaire, les communiqués en lettres capitales. Mais, au moment d’agir, le droit disparaît derrière un rideau de procédures, de lenteurs ou de « ce n’est pas de notre compétence ». Pendant ce temps, le justiciable attend. Le juge soupire. Le greffier tamponne. Et la réalité, elle, avance, sans mandat, sans robe, sans délibéré. Peut-être que le droit aime cette posture : être invoqué mais pas appliqué, cité mais pas incarné. C’est confortable, on reste pur, intact, au-dessus de la mêlée. On laisse la poussière des faits salir les autres. Oui, le collègue et confrère Muwawa, le rappelle sans grâce ; cette impuissance est aussi une invitation. Mais attention, invitation à repenser le droit, pas à organiser un cocktail mondain où l’on disserte sur la justice pendant que l’injustice sert les petits fours. Le droit doit descendre de son piédestal, retrousser ses manches et accepter de se salir les mains dans la glaise du réel. Sinon, il restera ce personnage de théâtre : beau dans la lumière, mais absent à l’acte décisif.
Et nous, acteurs et enseignants du droit ? Allons-nous nous contenter de commenter la pièce depuis les gradins, en applaudissant poliment les belles intentions ? Ou allons-nous descendre sur scène, bousculer le décor et réécrire le script ? Se résigner, c’est accepter que nos étudiants apprennent un droit qui ne marche pas, que nos clients plaident devant des juges désarmés, que nos sociétés vivent sous des lois fantômes. Se battre, c’est enseigner un droit qui ose affronter le réel, plaider même quand la cause semble perdue, dénoncer les impostures, inventer des solutions là où les textes se taisent. Le choix est clair, soit nous devenons les archivistes d’un droit impuissant, soit nous en redevenons les architectes.
Prof. Joseph YAV KATSHUNG