Les faits : Il est des lieux où l’on croit que l’erreur n’a pas droit de cité. La morgue en fait partie car, chaque corps est censé être porteur d’une identité inviolable, d’une histoire unique, d’un lien sacré avec ceux qui restent. Il est des histoires qui, à elles seules, résument l’état d’un système. Celle qui s’est jouée à la morgue de la polyclinique Afia Don Bosco n’est pas seulement un fait divers macabre, c’est un miroir tendu à nos pratiques, à nos négligences et à nos hypocrisies collectives. Les faits sont simples, presque banals dans leur absurdité, un enfant de onze ans et un jeune homme de dix-huit ans, entrés à la morgue à un jour d’intervalle, mêmes traits, même corpulence (sic), et, semble-t-il, même absence de procédure rigoureuse d’identification. Le 10 septembre, la première famille repart avec le mauvais corps, l’inhume, et ne s’en aperçoit pas. Trois jours plus tard, la seconde famille découvre que le corps présenté n’est pas celui de son enfant. Ce qui aurait pu rester un incident discret est devenu affaire publique, alimentée par les réseaux sociaux, déformée par les rumeurs, et finalement éclaircie par l’enquête. Pas de perte ni de vol, mais un échange de corps ; une erreur humaine, certes, mais lourde de conséquences juridiques, morales et symboliques. Car derrière cette confusion se dessine une question plus vaste, comment, dans un établissement de santé, peut-on en arriver à confondre les morts ? Et surtout, qui doit répondre de cette faute ?
En Droit, la chose est claire, pas de vol au sens de l’article 79 du Code pénal, mais une négligence caractérisée. Car la morgue n’est pas un entrepôt, et la dépouille humaine n’est pas un colis. L’obligation de conservation et d’identification est une obligation de résultat, et non de moyens approximatifs. Le Code civil, dans ses articles 258 et suivants, ne laisse aucun doute, celui qui cause un dommage par sa faute, même par imprudence, doit réparation. La confusion de corps étant un fait fautif, elle engage la responsabilité de l’établissement hospitalier pour préjudice matériel (frais funéraires supplémentaires, démarches administratives) ; et préjudice moral (atteinte à la mémoire du défunt, souffrances psychologiques des familles). Ici, le préjudice moral est immense, aggravé par la médiatisation et les accusations infondées de vol qui ont circulé sur les réseaux sociaux.
Mais au-delà des textes, il y a la symbolique. Dans nos hôpitaux, l’identité du patient – vivant ou mort – est censée être inviolable. On badigeonne les poignets de bracelets, on glisse dans un étui plastifié les informations essentielles, on consigne chaque mouvement dans un registre. C’est la base, le B.A.-BA de la médecine et du respect dû aux morts. Or, à force de vouloir rentabiliser, de retenir les corps pour forcer les familles à solder leurs dettes, on finit par transformer la morgue en salle des ventes, et le recouvrement en loterie macabre. Aujourd’hui, ce sont deux familles qui pleurent et qui pardonnent. Demain, ce pourrait être un scandale judiciaire d’ampleur nationale. Certes, aux dernières nouvelles, un arrangement a été trouvé, une inhumation commune dans un climat d’entente, échange des croix sous la direction du parquet, assistance financière de la polyclinique, libération d’un agent de sécurité pris en otage par la colère. On a même scellé le tout par une photo de groupe, comme pour immortaliser la réconciliation. Mais la photo ne répare pas la faute, et le pardon ne dispense pas du sérieux.
Alors, à nous juristes, médecins, gestionnaires d’hôpitaux et morgues et, autres citoyens lambda ; combien de temps allons-nous tolérer que la dignité des morts soit la variable d’ajustement des bilans comptables ? Combien de temps allons-nous fermer les yeux sur des procédures bâclées, au risque de transformer chaque levée de corps en tirage au sort ? La loi existe, les normes hospitalières aussi. Ce qui manque, c’est la volonté de les appliquer avec la rigueur qu’exige le respect de la vie… et de la mort. Car au fond, cette affaire n’est pas seulement celle d’Afia Don Bosco. Elle est celle de tout un système qui, par habitude ou par cynisme, a oublié que derrière chaque corps, il y a une histoire, une famille, un nom. Et que confondre les morts, c’est insulter les vivants. Plus jamais ça !
Me Joseph YAV KATSHUNG