« Il n'y a pas de sexe sous la robe d'avocat » : Mythe égalitaire et réalités discriminatoires dans le barreau congolais

Publié le 04/12/2025 Vu 82 fois 0
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Le barreau illustre un paradoxe, quelques femmes occupent des positions symboliques de premier plan, créant une illusion d'égalité, tandis que la majorité demeure confrontée à des obstacles structurels.

Le barreau illustre un paradoxe, quelques femmes occupent des positions symboliques de premier plan, créant

« Il n'y a pas de sexe sous la robe d'avocat » : Mythe égalitaire et réalités discriminatoires dans le barreau congolais

Les faits : « Il n'y a pas de sexe sous la robe d'avocat ». Ce brocard, hérité de la tradition juridique universaliste, postule que la robe efface toute différence sexuelle pour ne laisser subsister que la figure neutre du défenseur du droit. En RDC, ce principe résonne avec une acuité particulière : des femmes occupent désormais des positions visibles - Me Rose TUMBA KAJA, première bâtonnier à Lubumbashi ( 2015 – 2018) et (2018 – 2022) et Me Cherine LUZAÏSU (2022) réélue bâtonnier au barreau du Kongo Central (2025). Pourtant, derrière ces avancées symboliques, la réalité révèle un décalage persistant entre l'égalité formelle proclamée et les discriminations structurelles qui traversent le barreau congolais. L’on serait même tenté d’affirmer que le sexe existe bel et bien sous la robe d'avocat en RDC, et il continue de structurer les trajectoires professionnelles, les rémunérations et l'accès aux positions de pouvoir.

 

En Droit : La RDC dispose d'un arsenal juridique substantiel en matière d'égalité de genre. La Constitution de 2006 (articles 12 et 14) consacre l'égalité des droits, des chances et du sexe, et impose la parité dans les institutions. La loi n° 15/013 du 1er août 2015 sur les droits de la femme et la parité définit la discrimination, l'égalité de genre et la parité, et prévoit des mesures d'application dans tous les domaines. La RDC a également ratifié la CEDAW et le Protocole de Maputo. L'Ordonnance-loi n° 79-028 de 1979 organise le barreau sans aucune référence explicite à l'égalité de genre ou à la non-discrimination fondée sur le sexe. La proposition de loi sur le barreau de 2025, actuellement en discussion, n'intègre pas les questions d'égalité de genre, révélant une invisibilisation persistante de ces enjeux.  

 

Cela est d’autant vrai que les femmes avocates sont systématiquement appelées « Avocats » (masculin), « Confrères » et « bâtonnier ». Cette pratique, justifiée par une prétendue neutralité du titre professionnel, constitue en réalité une invisibilisation symbolique. Le masculin n'est jamais neutre, il reflète et perpétue une domination masculine dans les représentations sociales et professionnelles, efface les contributions féminines, et décourage les jeunes femmes juristes. Avec raison le confrère Jacques MUKONGA SEFU s’est interrogé dans son discours prononcé lors de la cérémonie de décoration des Bâtonniers en exercice et des anciens Bâtonniers, le 16 août 2024 sur l’esplanade du Palais de Justice de Lubumbashi en ces termes : “ Le Bâtonnier Shesha céda le bâton à madame le Bâtonnier Rose Tumba Kaja. C’est le Bâtonnier qui vint mettre du désordre dans le vocabulaire du Barreau. Son avènement à la tête de notre Barreau rappela l’avènement de Paule René Pignet, la Première Bâtonnière de l’histoire de France, élue en 1933. Un journaliste s’était alors interrogé : « Comment la nommer ? « Monsieur le Bâtonnier ? » Naturellement impossible. Alors, « Madame la Bâtonnière ? ». Non. Cela constituerait un affreux solécisme. Le journaliste conclut que le mieux serait de dire tout simplement : « Mon Bâtonnier ». Mon Bâtonnier Rose a marqué notre Barreau par sa longévité : deux mandats... ».

 

Le barreau congolais illustre un paradoxe, quelques femmes occupent des positions symboliques de premier plan, créant une illusion d'égalité, tandis que la majorité demeure confrontée à des obstacles structurels et à des discriminations quotidiennes. Cerise sur le gâteau, les dames, elles-mêmes tombent dans le piège ; plusieurs Conseils de l'Ordre ont institué des commissions « Genre », mais celles-ci se concentrent exclusivement sur les questions liées aux femmes (violences basées sur le genre, accès à la justice pour les femmes). Cette approche réductrice essentialise les femmes, réduit le concept de « genre » à une « question féminine », invisibilise les discriminations intersectionnelles, et déresponsabilise les autres instances du barreau.  

 

Il faut sortir de ce carcan en intégrant l'égalité de genre dans la réforme du barreau de 2025 ; transformant les commissions « Genre » en commissions « Égalité, Diversité et Inclusion » avec une approche intersectionnelle ; adoptant la féminisation des titres professionnels : « Avocate », « Consœur », « Bâtonnière ». Cette réforme linguistique constitue un acte de reconnaissance symbolique essentiel. Au demeurant, le brocard « Il n'y a pas de sexe sous la robe d'avocat » incarne un idéal d'égalité formelle, mais ne saurait masquer la réalité des discriminations structurelles qui traversent le barreau congolais. Le cadre juridique, bien que substantiel, demeure insuffisamment appliqué.

 

L'invisibilisation linguistique reflète une invisibilisation structurelle. La proposition de loi sur le barreau de 2025 offre une opportunité historique pour inscrire l'égalité de genre au cœur de la réforme. Au-delà des normes, c'est une transformation culturelle profonde qui est nécessaire. L'égalité entre les femmes et les hommes n'est pas seulement une exigence de justice sociale ; elle est aussi un facteur de renforcement de l'État de Droit et de la crédibilité de la justice. 

 

Me Joseph YAV KATSHUNG

 

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