On entend de plus en plus cette rengaine. « les professeurs africains publieraient trop et construiraient trop peu ». Un texte anonyme, circulant récemment sur les réseaux, en a fait son cheval de bataille : « cessons de compter les publications, commençons à bâtir les nations ». La formule est séduisante, mais elle est trompeuse. Elle réduit l’université à une caricature et fait des professeurs les boucs émissaires d’un système qui, en réalité, les étouffe.
Commençons par les faits. Dans la plupart de nos universités publiques, les salaires sont médiocres, les budgets de recherche inexistants, les infrastructures délabrées. On interdit - à juste titre - la vente de syllabus, mais on ne donne aucun moyen alternatif pour financer la recherche. Les enseignants doivent payer eux-mêmes leurs enquêtes, leurs déplacements, parfois même leurs photocopies. Et dans ce désert de moyens, on leur reproche de publier « trop » ? C’est une ironie cruelle. Publier, c’est souvent la seule arme qui reste pour exister dans le concert académique mondial, attirer des financements, maintenir un minimum de crédibilité.
Ensuite, la question de l’utilité. Oui, l’université doit être utile. Mais utile comment, et pour qui ? Faut-il fermer les facultés de lettres, de droit, de sciences sociales, et ne garder que la médecine et la polytechnique ? Ce serait une mutilation intellectuelle. Car sans juristes, pas de sécurité juridique pour les investisseurs ; sans sociologues, pas de compréhension des dynamiques communautaires ; sans philosophes, pas de boussole éthique pour encadrer les innovations. Réduire l’université à la seule production de gadgets technologiques, c’est préparer des machines sans âme et des politiques sans légitimité. Et que dire de la gouvernance ? On voit des professeurs devenir ministres, conseillers, membres de cabinets. Mais quel rendement pour l’université ? Trop souvent, ces nominations servent de prestige individuel, sans retombées institutionnelles. Le savoir est capté par la politique, mais rarement réinvesti dans l’enseignement ou la recherche. Là encore, pointer du doigt « les professeurs » sans interroger la porosité malsaine entre université et pouvoir, c’est manquer la cible.
La critique anonyme oublie aussi le monde dans lequel nous vivons, celui du numérique et de l’intelligence artificielle. L’Afrique ne peut pas se contenter de répéter les débats du XXᵉ siècle sur « publier ou périr ». Le numérique bouleverse la pédagogie. L’IA transforme la recherche, elle permet d’analyser des masses de données, de modéliser des scénarios, mais elle pose aussi des questions de souveraineté et d’éthique. Qui, sinon nos juristes, philosophes et sociologues, pour encadrer ces mutations ? Qui, sinon nos ingénieurs et médecins, pour les traduire en solutions locales ? L’université africaine doit être à la fois productrice de savoirs et co‑créatrice de technologies adaptées.
Alors, oui, il faut réformer. Mais pas en opposant publication et invention. La vraie réforme, c’est d’élargir les critères d’évaluation, reconnaître les brevets, les prototypes, les innovations sociales, les réformes juridiques, les partenariats avec les entreprises locales. C’est de créer des laboratoires d’invention, des incubateurs universitaires, des cellules de transfert de technologie. C’est de financer la recherche, de donner des salaires décents, de réformer les marchés publics pour qu’ils privilégient les innovations locales. La vérité est simple, l’université seule ne peut pas bâtir la nation. Elle a besoin d’États qui financent, de banques qui investissent, d’entreprises qui collaborent. Accuser uniquement les professeurs, c’est masquer les défaillances systémiques. L’Afrique ne manque pas de cerveaux, elle manque de chaînes de valeur capables de transformer les idées en produits.
Au demeurant, la critique anonyme a raison de rappeler que l’université doit servir la société. Mais elle se trompe en désignant les professeurs comme coupables et en opposant savoir et utilité. La vraie question n’est pas de « cesser de publier », mais de publier mieux et de bâtir davantage. L’Afrique a besoin de professeurs qui pensent et qui créent, qui écrivent et qui inventent, qui enseignent et qui transforment. Ce n’est pas en mutilant nos universités, ni en humiliant nos enseignants, que nous bâtirons des nations. C’est en leur donnant les moyens, la reconnaissance et la liberté de conjuguer rigueur scientifique et puissance créatrice. Voilà le vrai courage intellectuel.
Prof. Joseph YAV KATSHUNG